Chloé : « On m’a volé l’une de mes filles ! »

par | Avr 11, 2022 | maria écrit | 1 commentaire

Bonjour,

Vous aviez découvert, il y a quelque temps, le récit d’une « mère de l’ombre ». Voici, extrait également du livre « Les Fantines, l’accouchement sous X, une violence faite aux femmes », la terrible histoire de Chloé qui avait accouché de jumelles :

 

CHLOÉ

 

Je m’appelle Chloé et je suis née en 1966. En 1989, à vingt-trois ans, je suis tombée enceinte. J’avais connu le père de mon enfant dans mon village où, à l’occasion de la fête annuelle, il donnait un coup de main aux forains. Il avait quatre ans de plus que moi.

 

Mes parents n’étaient pas  faciles, ni l’un ni l’autre. J’ai caché les débuts de ma grossesse et n’ai donc pas été suivie. Cela s’est vu vers cinq mois. Je voulais garder cet enfant. N’ayant pas été suivie par un médecin,  j’ignorais que j’attendais des jumelles.

 

Ma mère a très mal pris l’annonce de cette future naissance. J’ai toujours eu de mauvaises relations avec elle. Elle m’a traitée de « salope » et de « pute ». Je n’ai plus reparlé de ma grossesse avec elle jusque l’accouchement, car c’était une personne qui tirait un trait sur ce qui ne lui plaisait pas.

 

Le jour de l’accouchement, j’ai appelé une ambulance par téléphone. Je connaissais bien l’ambulancier qui habitait notre village et était un ami de mon père. Il m’avait toujours dit que je pouvais faire appel à lui sans problème. Il m’a conduite à l’hôpital et comme il me connaissait, il est resté dans le couloir avec ma mère pendant que l’on m’emmenait en salle d’accouchement. Nous étions le dix mai 1990.

 

Je suis donc restée en salle d’accouchement avec le personnel médical. Je me souviens très bien de l’infirmière, une femme d’un certain âge aux cheveux grisonnants, aussi courts que ceux d’un homme.

 

J’ai accouché de jumelles. Ma mère a fait croire par la suite que je n’avais aucun revenu, ce qui était faux, car, à l’époque, je touchais une allocation de parent isolé. Je ne travaillais pas au moment de la naissance, mais quelque temps après, j’ai trouvé un travail.

 

Mes filles étaient nées toutes les deux par le siège. Elles avaient été placées en néonatalogie. L’accouchement avait été très difficile pour moi, j’étais épuisée et suis restée hospitalisée une douzaine de jours.

 

Fabienne, l’une de mes jumelles,  l’autre s’appelle Valérie, avait un poids assez faible. L’infirmière m’a dit qu’elle avait  aussi un problème de  respiration. Dans la soirée du septième jour,  ma mère m’a regardée, lors de sa visite,  en face d’un air étrange. Ce n’était pas sa façon habituelle de me regarder. Elle n’était ni émue ni en colère, elle semblait plutôt avoir quelque chose à me dire, sans savoir comment le formuler.

 

« Il faut que je t’apprenne quelque chose, Fabienne est décédée ». C’est ma mère qui m’a annoncé cette terrible nouvelle, pas le personnel médical. J’ai été très triste, très affectée, je me sentais très mal.

 

Le matin du  huitième jour, un médecin est venu dans ma chambre, accompagné de l’infirmière. Ils m’ont demandé de les suivre dans une autre pièce. Ils m’ont amenée non loin de ma chambre, dans un grand bureau, dans lequel j’ai vu une longue table blanche. D’un côté de la table ont pris place le médecin, l’infirmière, une personne que l’on m’a présentée comme le psychologue et ma mère. J’étais en face d’eux. Au bout de cinq minutes, on a fait sortir ma mère de la pièce. Je n’avais qu’un mot dans la tête « décédée ». Je n’ai revu ma mère que le lendemain.

 

L’infirmière a parlé la première. Elle a posé une feuille sur la table en me demandant de la signer. Je ne savais pas ce qu’était ce papier. Je ne pensais plus vraiment, j’étais en pleine détresse. Je sais que je n’aurais jamais dû signer. J’ai vaguement supposé qu’il s’agissait d’un document concernant le décès de Fabienne. J’ai signé ce papier, confidentiel, d’après l’infirmière. Je ne devais pas mettre mon vrai nom, c’est ce qui se pratiquait, m’a-t-elle dit en cas de décès d’un nouveau-né à l’hôpital. Je sais que j’ai commis une énorme erreur, mais j’ai fait ce que l’on m’a dit. Je pleurais et ne pensais qu’au décès de ma fille. Je leur ai fait confiance.

 

On m’a ramenée à ma chambre. Le psychologue est venu et m’a demandé comment je prenais le décès de ma fille. Je lui ai répondu que cela n’aurait jamais dû arriver.

 

Le douzième jour, mon père est venu me chercher et je suis rentrée chez moi avec Valérie. J’ai trouvé du travail.

 

En décembre de l’année 2013, j’ai rencontré l’ambulancier dont je vous ai parlé. Il habitait toujours le village, je le voyais souvent, je connaissais sa famille, je l’aimais bien.  Il m’a dit : « Asseyons-nous sur le banc près de la rivière, j’ai à te parler ». Il m’a appris qu’il était très malade, qu’il souffrait d’un cancer. Je voyais bien qu’il était très diminué. Il m’a demandé comment allait Valérie.

 

Nous avons bavardé ainsi pendant près d’une heure. Tout à coup, il a posé sa main sur mon épaule, m’a regardée en face et m’a demandé « Et la deuxième ? » Je n’ai rien compris. « Où veux-tu en venir ? » lui ai-je demandé. C’est là qu’il a raconté la vérité. Il m’a demandé si je savais maintenant que Fabienne n’était pas décédée. Ma mère lui avait dit la vérité, c’est-à-dire qu’elle ne voulait pas assumer l’éducation de deux enfants. Je ne sais pas à quel moment elle le lui a dit. Je ne lui ai pas posé la question.

 

Deux mois après cette conversation, cet ami est décédé. Apprendre la vérité m’a fait très mal. Je suis allée voir ma mère. Elle m’a crié que j’étais folle, puis elle a mis les révélations de l’ambulancier sur le compte de sa maladie. Mais j’ai pensé que les choses n’étaient pas claires du tout et j’ai tout de suite commencé mes recherches.

 

J’en ai d’abord parlé à mon psychologue. Je suis allée à la mairie du lieu de naissance de mes filles. La personne qui m’a reçue m’a conseillé d’attendre que l’on envoie chez moi les actes de naissance de mes jumelles. Je les ai donc reçus une dizaine de jours plus tard. Sur celui de Valérie, tout était indiqué. Sur celui de Fabienne, il y avait mon nom et un papier collé avec un scotch sur lequel était indiqué « Introuvable ». Et pas de signature, rien. J’ai ce papier à la maison.

 

J’ai montré cela à mon psychologue qui a admis qu’il y avait un problème. Il m’a conseillé de m’adresser à l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance). J’y suis allée avec ma fille Valérie.  Nous avons  passé trois bonnes heures dans le bureau de la femme qui nous a reçues, autour d’une grande table. Valérie et moi d’un côté, elle de l’autre côté de la table, avec le dossier. Elle parlait surtout à ma fille. « Je veux connaître votre sentiment », lui disait-elle. Valérie lui a signifié qu’elle voulait savoir ce qui s’était passé et ce qui était advenu de sa sœur jumelle. Alors, cette dame m’a dit : « Vous, vous savez que vous n’avez rien à attendre de moi, mais puisque Valérie veut savoir, je vais faire quelque chose que je n’ai pas le droit de faire. » Elle s’est levée et a fermé la porte à clef.

 

Elle a tiré deux photos du dossier. Elle a tendu la première à Valérie et m’a passé la deuxième. J’ai alors vu Fabienne à l’âge d’un an, couchée sur un canapé. Une femme la tenait, mais on n’en voyait que le bras, pas le visage. C’était la première fois que je voyais le visage de ma fille. Valérie et moi avons pleuré. Par le détective que j’ai engagé, j’ai pu voir des photos récentes de Fabienne et je trouve qu’elle me ressemble beaucoup, plus encore que Valérie. Du fait que j’ai cru longtemps ma fille morte, l’assistante sociale ne voulait pas parler.

 

Trois, quatre mois plus tard, j’ai reçu un coup de fil d’elle. « Votre fille, Fabienne, était dans mon bureau ce matin, accompagnée de ses parents adoptifs qui la soutiennent à cent pour cent. Ils acceptent qu’elle vous revoie. » Je pensais donc qu’elle allait me fixer un rendez-vous, mais elle m’a d’abord demandé de venir signer un papier chez elle pour lever le secret.

 

Un couple d’amis m’a mise en relation avec un très bon détective investigateur.

 

Le détective m’a conseillé de téléphoner à la mairie de naissance de mes filles. Je l’ai fait et une femme m’a répondu gentiment. Comme elle était très occupée, elle a proposé de me rappeler le lendemain matin. On m’a rappelée, en effet, mais ce n’était plus la même personne. Une voix sèche m’a conseillé de cesser mes recherches. « Dans la vie, il faut assumer ses choix, alors ne rappelez plus ici », m’a-t-elle dit. Je m’en suis remise au détective. Il a toujours fait ce qu’il avait dit qu’il ferait et me permettait de payer son travail tous les mois.

 

En septembre 2017, il m’a montré des photos de Fabienne à l’âge adulte. Il m’a parlé d’elle, de sa vie, de son travail. Mais il ne m’a pas donné ses coordonnées. Une médiatrice a appelé Fabienne qui a accepté de recevoir un courrier de sa sœur. Il fallait en passer par l’ASE. Valérie a écrit ce courrier que j’ai porté à cette dame. Mais celle-ci a jeté le courrier sur la table, d’un air hautain en  refusant de le faire parvenir à Fabienne. La médiatrice a alors décidé de garder le courrier en attendant que Fabienne accepte de le recevoir.

 

De temps en temps, je regarde des photos de ma fille. Je la vois dans différents endroits, et j’ai l’impression de me voir, moi, tant elle me ressemble. La souffrance ne me quitte pas. J’ai de gros problèmes de santé, j’ai été opérée du cœur et de l’estomac. Ce qui me fait tenir, c’est l’espoir de la revoir. Je n’avais jamais été croyante, mais maintenant, je prie tous les jours pour revoir ma fille.

 

 

Author: Maria Briffaut

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