Extrait des « Fantines » : Laetitia raconte….

par | Mai 6, 2022 | maria écrit | 0 commentaires

 

Bonjour,

Découvrez le témoignage de Laetitia, tiré du livre « Les Fantines, l’accouchement sous X, une violence faite aux femmes »…

 

 

LAETITIA

 

 

Je m’appelle Laetitia et je suis née en 1962. Ma fille est née sous X en 1987.

 

Mon histoire personnelle est très compliquée. Ma mère venait de la DDASS et m’avait moi-même placée à la DDASS. Affectivement, j’étais fragile et vulnérable. J’ai tout de même réussi à passer un baccalauréat littéraire et me suis lancée dans des études de psychologie.

 

J’ai connu quelqu’un avec qui j’ai eu deux enfants. Mais l’un d’entre eux est décédé en 1985, ce qui m’a profondément bouleversée. À ce moment, je me suis sentie très mal, comme perdue. Le père de mon enfant a décidé que nous allions nous séparer. Nous avons élevé notre fils en garde alternée. Tout s’est fait rapidement, j’en garde une sensation d’incohérence et de grande souffrance psychologique.

 

Un jour, j’ai rencontré un homme avec qui j’ai eu une liaison. Je vivais à l’époque dans une chambre meublée que je partageais avec une autre personne. Je suis tombée enceinte, mais le père du bébé a  disparu de ma vie. D’un côté, j’étais heureuse de cette grossesse, mais d’un autre côté, je n’avais pas d’argent, pas de vrai logement. J’étais dans la misère. Il m’a semblé que je n’avais pas le droit d’imposer cela au bébé. Ce dont je ne me rendais pas compte à l’époque, c’est que j’étais encore en plein deuil de l’enfant perdu et que cette nouvelle maternité à assumer seule sans le père avec mon passé de la DDASS, était impossible à supporter pour moi.

 

J’ai téléphoné à une assistante sociale à qui j’ai parlé de mes soucis. J’étais alors enceinte de sept mois. Je savais que je pouvais laisser mon enfant à l’adoption. Je voulais pour cet enfant un avenir meilleur que celui que je pensais pouvoir lui offrir. Je croyais que, pour cela, il fallait accoucher sous X. J’ignorais que l’on pouvait consentir à l’adoption tout en laissant son nom sur l’acte de naissance. L’assistante sociale m’a dit : « Laetitia, tu signeras d’un X ». J’étais perdue, explosée.

 

Durant la période de rétractation pendant laquelle j’aurais pu reprendre ma fille, j’ai fait une tentative de suicide et j’ai été hospitalisée en psychiatrie.

 

Le meilleur accompagnement aurait été de me suivre pendant mes neuf mois de grossesse parce que la maternité se construit peu à peu. J’ai été jugée, je l’ai vécu comme une violence sociale. Une femme qui doute d’elle-même, qui est vulnérable, au lieu de la soutenir, on lui dit « Effectivement, tu ne seras pas capable ». Elle se sent déshumanisée. On lui fait croire que c’était une liberté de choix. J’ai mis longtemps à comprendre que ce n’était pas une liberté, mais une violence qui s’était exercée contre moi. Il est important de surmonter le sentiment de culpabilité pour comprendre ce qui nous est arrivé.

 

J’ai été volée de ma maternité. J’étais dans la misère et dans un tel état de stupeur que je ne pouvais pas faire un réel choix. Je rêvais un bel avenir pour ma fille. Je voulais qu’elle puisse faire des études dans une famille socialement établie. Je me rends compte aujourd’hui que cela tenait du fantasme. Ma fille n’a pas été vraiment élevée par ses parents adoptifs qui se sont séparés et elle a connu des difficultés scolaires. Alors que le fils que j’avais à l’époque et que j’ai élevé a fait Polytechnique. Il est vraiment dommage que j’aie autant douté de moi. J’étais incapable de réfléchir et de prendre une vraie décision.

 

Je peux  maintenant affirmer que je n’ai été ni soutenue ni aidée. J’ai été jugée, disqualifiée en tant que mère.

 

Dans les années qui ont suivi, j’ai pourtant réussi à me reconstruire. J’ai tout recommencé à zéro. J’ai repris des études et trouvé un travail.  J’ai eu d’autres enfants, j’ai gagné ma vie, j’ai acheté une maison. J’ai élevé mes enfants. J’ai beaucoup réfléchi et assumé ce qui avait été ma vulnérabilité et sa conséquence, l’accouchement sous X.

 

Ce qui m’était insupportable c’était de ne pas connaître le nom de ma fille. Je désirais voir son visage. J’ai tout fait pour la retrouver. Un jour, je l’ai rencontrée. Un moment magique. Elle m’a présentée à ses parents adoptifs.

 

On m’avait dit qu’après le passage à l’acte, l’accouchement sous X, j’allais reprendre le cours de ma vie. C’était faux. La vie ne reprend pas, elle continue. Il nous faut, au contraire, intégrer ce qui s’est passé. J’ai payé très cher ma grande vulnérabilité.

 

Le comprendre m’a demandé un énorme travail sur moi-même, j’ai tellement souffert. Les travailleurs sociaux font et défont les familles. Pourquoi leur laisse-t-on ce pouvoir ?

 

Le paradoxe, c’est qu’on dit que l’accouchement sous X existe pour aider les femmes, mais au contraire, il les prive de leur maternité. Elles sont poussées à faire semblant de ne pas avoir eu d’enfant. Si j’avais pu être rassurée par une personne suffisamment en empathie, je pense que je ne l’aurais pas abandonnée.

 

Dans cette histoire, le plus faible est écrasé. J’ai beaucoup réfléchi là-dessus. On lui prend ce qu’il a. J’ai été traitée comme un objet. Des femmes en difficulté mettent au monde des bébés, on le leur enlève en effaçant leur nom et on le met à l’adoption.

 

Ces femmes sont ce que l’on appelle des « prolétaires de la chair » comme le disait Geneviève Delaisi de Parseval. Leurs corps ont été utilisés pour produire de la chair à adopter. Elles ont produit des bébés tout propres, tout neufs, sans traçabilité. Il serait nécessaire que l’on arrête de dire que les faire accoucher dans l’anonymat les aide. Ce sont les Fantine des temps modernes à qui on enlève Cosette.

 

Il est vraiment étonnant que certains mouvements féministes ne comprennent pas la réalité des choses, qu’ils prennent l’anonymat de la naissance pour une liberté de la femme.

 

On prétendait il y a quelques années que l’accouchement sous X allait mourir de sa belle mort. Mais il y en a, paraît-il, encore sept-cents par an aujourd’hui, ce qui me semble énorme.

 

De leur côté, les nés sous X veulent connaître leur histoire et leur identité. On n’a pas le droit de les en priver. Le même problème se pose pour ceux qui sont issus de la PMA. Il est important de savoir d’où l’on vient.

 

L’assistante sociale à qui je parlais de ma fille m’avait répondu un jour : « Votre fille, si elle  a besoin de quelque chose, ce ne sera pas de vous, mais d’un psychologue ».  Elle remuait le couteau dans la plaie. À un moment, on a même essayé d’introduire dans la loi  un « délit d’intrusion » pour empêcher les mères et les enfants de se retrouver. Pourtant, les mères veulent des nouvelles de leurs enfants.

 

Heureusement, en 1996, j’ai pu déposer un courrier dans le dossier de ma fille. Je trouve qu’on ne devrait pas enlever un enfant à sa famille de naissance et le placer exclusivement dans une famille adoptive, mais lui permettre de garder une trace de sa famille de naissance si la mère ne peut pas le garder. D’ailleurs, à notre époque, la parentalité n’est-elle pas multiple dans les familles recomposées ?

 

J’ai bien réfléchi. Ma vie a tourné autour de l’abandon. Le mien, celui de ma mère, celui de ma fille. J’espère que mes enfants, y compris ma fille adoptée, en ont fini avec cette répétition.

 

Laetitia  sait que son histoire a été marquée par différents abandons,  celui de sa mère, le sien, les abandons des pères.

 

Selon ses propres termes, la femme qui a  accouché sous X, c’est « la Fantine des temps modernes à qui on a enlevé Cosette. » 

 

Ce disant, elle a donné son titre à ce livre.

Author: Maria Briffaut

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