Identité

par | Jan 19, 2022 | petites histoires | 0 commentaires

Aujourd’hui, une nouvelle qui a pour titre « Identité ». Elle parlera à tous, bien entendu, mais encore plus à ceux qui ont été privés de leurs racines et de leur identité à l’aube de leur vie… Bonne lecture !

 

IDENTITE

 

La Chose, invisible, informe, libre de toute attache, valsait au vent mauvais sur le quai de la gare tandis qu’en ce jour hivernal où un pâle rayon de soleil anémié parvenait à peine à fendre la couche de nuages d’un blanc cru, les voyageurs frissonnaient sous un souffle glacé.

La Chose filait, tourbillonnait au milieu des papiers sales et des canettes vides. Vide, elle aussi, si ce n’est d’un vague malaise, d’un ersatz d’angoisse né de sa vacuité elle-même et dont elle n’avait même pas conscience. Sans le savoir, la Chose aspirait à être. Mais n’était pas.

Le train s’annonça. Les voyageurs s’y engouffrèrent, heureux d’y trouver la chaleur et des fauteuils confortables. Au moment de la fermeture des portes, une rafale précipita la Chose à l’intérieur.

Une fillette qui rejoignait sa mère à pas vifs l’emporta dans son sillage. L’enfant sauta sur les genoux maternels, déposant la Chose au pied d’un siège où elle s’immobilisa.

Tout près d’elle, un homme pianotait fébrilement sur son ordinateur. Soudain, peut-être contrarié, il balança furieusement le pied. Courant d’air. La Chose fut projetée un peu plus loin, en bordure de fenêtre, tout contre la voisine du voyageur.

Celle-ci, une toute jeune femme, les yeux fermés, pâle, la bouche saisie d’une légère crispation, appuyait la tête contre la vitre et, par à-coups, se frottait nerveusement les mains. La Chose fut étroitement serrée contre sa frêle silhouette.

Elle se fondit en elle.

Dans le ventre de la femme, un bébé de cinq mois, formidable et majestueux miracle de la vie, suçait son pouce en dormant. La Chose le rejoignit, fusionna avec lui…

La Chose vivait ! La Chose respirait ! La Chose ressentait !

La Chose avait conscience de son environnement, entendait des bruits étouffés, des paroles, des musiques. Parfois, on lui parlait. Elle écoutait.

Avide, elle expérimentait le besoin : Les nécessités primitives de respirer, de manger, de bouger volontairement, d’être à son aise. Et le besoin d’affection.

Et peut-être le bonheur…

 

Inconfort du corps qui se ratatine dans sa poche amniotique trop exigüe… Oppression… Poussées…. Lente coulée vers la lumière… cris, exclamations… La mère… Peur, trop de bonheur…

« Vous avez un beau petit garçon, madame ! »

Bébé et la Chose ont accepté la tétine en caoutchouc pour avaler à grosses goulées le lait nourrissant. Repus, ils se sont endormis bien au chaud.

Dans la nuit, des pleurs étouffés les ont éveillés. Ils n’ont pas bougé, tétanisés. La mère se lamentait à gros coups de gémissements affligés, submergée par le chagrin.

On entourait la mère, mais Bébé et la Chose ne comprenaient pas le drame qui se jouait. Ils se contentaient de percevoir la détresse de la mère.

« Vous êtes sûre de vouloir accoucher sous X, madame ? »

« Oui, je n’ai pas la possibilité de le garder ».

 

Que se passait-t-il  maintenant ?

Bébé et la Chose se retrouvaient seuls dans un berceau, au milieu d’autres bébés esseulés. Plus de mère. Comme les autres nourrissons, ils clamaient leur désespoir.

Orphelins de l’amour.

Bébé n’avait même pas de nom. Pas d’identité.

La Chose était maintenant consciente d’elle-même.

Elle voulait une identité.

 

Un jour, on posa Bébé, pour le changer, près d’un autre petit enfant, une fille, collée à lui. Au prix d’un effort fantastique, la Chose l’aborda et se fondit en elle.

« Je viens chercher Juliette, je la rends à sa mère ! » annonça l’assistante sociale, quelque temps plus tard.

« La mère n’avait pas accouché sous X ? » s’étonna une puéricultrice.

« Si, mais elle avait deux mois pour changer d’avis et, tout compte fait, elle a pu trouver un travail et un logement. Elle reprend la petite ! ».

 

La Chose avait une mère.

La Chose avait un nom.

La Chose avait une identité.

La Chose n’était plus une chose.

 

 

 

Author: Maria Briffaut

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