LES FANTINES : Extrait

par | Mar 23, 2022 | maria écrit | 0 commentaires

 

Les Fantines

Fantine était restée seule. Le père de son enfant parti, – hélas ! Ces ruptures sont irrévocables – elle se trouva absolument isolée…

… Il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusément la nécessité possible d’une séparation plus douloureuse encore que la première.

 

Victor Hugo : Les Misérables – Première partie : Fantine.  Livre quatrième. – Confier, c’est quelquefois livrer.

 

 Selon les propres termes de Laetitia, mère de l’ombre qui témoigne dans ce livre : « La femme qui a  accouché sous X, c’est la Fantine des temps modernes à qui on a enlevé Cosette. » 

Ce disant, elle a donné son titre à cet ouvrage.

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L’accouchement sous X  est une exception française. Il est parfois présenté comme un « droit » des femmes, voire comme un « geste d’amour ».

 

Le présent livre offre un nouveau regard en donnant largement la parole aux personnes directement concernées, et en particulier à celles qui ont donné naissance à un enfant dit « né sous X ».

 

Cette approche inédite est essentielle d’autant que, dans le cadre de la réforme de la loi « bioéthique », un large débat s’est ouvert sur le droit de chacun d’accéder à ses origines.

Maria Pia Briffaut

Paris 2019

 

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Vous trouverez, ci-dessous, le premier des huit témoignages que contient cet essai. L’histoire d’Emilie est celle de nombreuses mères qui se sont trouvées dans l’obligation d’abandonner leur enfant dans l’anonymat et qui en ont beaucoup souffert :

 

TEMOIGNAGE D’ÉMILIE

 

À dix-sept ans, j’ai quitté ma famille où j’avais vécu des moments difficiles. Nous étions douze enfants, mon père était alcoolique. Pour des raisons financières, les enfants devaient partir de la maison le plus tôt possible. Je suis allée vivre chez une de mes sœurs. Il n’est pas facile de s’installer chez un couple et, comme il y avait des tensions avec mon beau-frère, j’ai fini par accepter de vivre dans un foyer d’une grande ville de la région parisienne.

À vingt et un ans, j’ai rencontré un beau jeune homme dans un café que j’avais pris l’habitude de fréquenter. Il en était le gérant. Il  m’apportait le café, discutait avec moi. Nous nous sommes pris d’amitié, puis d’amour. Il venait me chercher au foyer et nous passions les week-ends chez sa maman. Notre histoire commençait bien, elle était belle. Nous avons vécu de vrais moments d’amour. Il travaillait beaucoup, faisait des extras, car il voulait que nous soyons à l’abri du besoin. Je travaillais, moi aussi.

Puis, il est mort dans un accident de voiture. Il a fallu que j’aille reconnaître le corps brisé en mille morceaux.

J’ai voulu changer de travail et j’ai trouvé une place d’employée de maison chez un couple qui avait trois enfants. Ils ont été très gentils avec moi. Nous discutions souvent ensemble.

Un jour, j’ai dit que je ne me sentais pas bien. Ils m’ont proposé d’aller voir leur médecin. Celui-ci m’a annoncé que j’étais enceinte de six mois. Je l’ignorais, car j’avais toujours mes règles. Il s’agissait, en fait,  d’un déni de grossesse. Le bébé ne se développait pas. Je me suis alors demandé avec angoisse ce que j’allais devenir. Je ne pourrais plus garder mon travail. Le père de l’enfant était décédé. Je n’étais pas prête à assumer un enfant. Comme je n’ignorais plus désormais que j’étais enceinte, mon ventre s’est arrondi, le bébé ne s’est plus caché.

La clinique que j’avais choisie pour l’accouchement m’a adressée à une assistante sociale. Elle m’a conseillé d’accoucher sous X. Avant cela, je ne connaissais pas ce terme « sous X ». J’ai pris le temps de réfléchir. J’ai revu plusieurs fois l’assistante sociale.

J’ai dû quitter mon travail. Je vivais au foyer dans un studio, avec une autre femme. Un matin, tôt, les contractions ont commencé. On m’a emmenée à la clinique. À ma demande, j’ai été endormie. Je ne voulais ni ressentir la douleur ni voir l’enfant. Cela m’était trop douloureux. J’ai mis au monde un fils.

Vers midi, je me suis réveillée, les larmes aux yeux. Je me sentais mal. Après quatre jours passés à la clinique, je suis retournée au foyer.  On m’a trouvé une maison de repos en province. J’avais des moments de tristesse profonde.

J’ai fait des tentatives de suicide parce que j’avais abandonné mon fils. Il me manquait quelque chose d’essentiel. Le père de mon fils était mort, mon fils avait disparu de ma vie. Je me sentais perpétuellement en deuil, sentiment que je ne pouvais pas surmonter. J’ai avalé des cachets, je voulais en finir avec la vie.

À l’hôpital quelqu’un m’a dit : « C’est dommage de vous foutre en l’air, vous êtes jeune, vous avez la vie devant vous. » Moi, il me semblait que je n’avais plus de vie possible. On m’a alors envoyée dans un foyer de jeunes en dérive. Ils étaient drogués ou alcooliques. Pour moi, c’était les médicaments.

J’ai pu exercer diverses activités dans ce foyer, jardinage, poterie, guitare. J’ai beaucoup parlé, discuté de mes problèmes. J’ai aussi évoqué avec un psychologue  l’accouchement sous X. et la perte de mon fils. La thérapie a fonctionné, j’ai repris goût à la vie. Dans ce foyer, j’ai bien progressé. J’y suis restée un an. Quand ils ont vu que j’allais mieux, ils m’ont proposé de reprendre mon autonomie et de me débrouiller seule. Seulement deux personnes ont réussi à sortir de ce foyer.

Je suis revenue dans la région parisienne. C’est là que j’ai rencontré mon mari. Nous avons eu deux fils. Les années ont passé.

En 2005, j’ai eu un cancer. J’ai alors commencé à réfléchir à la vie que j’avais vécue. Je me suis autorisée à accepter le fait que mon fils me manquait terriblement. J’ai alors voulu le retrouver et j’en ai parlé autour de moi et surtout  à mon psychologue, il fallait que je fasse quelque chose.

Je ne savais pas comment le rechercher. J’étais taraudée par le besoin de le retrouver, mais je tournais en rond. Finalement, j’ai raconté mon histoire sur les réseaux sociaux. J’ai écrit que je recherchais mon enfant. Un détective spécialisé m’a contactée. L’année dernière, il a retrouvé mon fils.

J’aurais voulu, au moment de l’accouchement, que l’on m’aide à comprendre ce qu’était l’accouchement sous X. C’est très dur de vivre cela. Je l’ai gardé neuf mois dans mon ventre. Je l’ai mis au monde. L’accouchement sous X, c’était une échappatoire. L’amour, je l’avais, mais je ne pensais pas avoir les moyens matériels  de m’occuper de lui. Il m’a semblé qu’il trouverait une famille qui pourrait bien s’occuper de lui. Je l’ai laissé derrière moi. J’aurais préféré avoir de ses nouvelles, que l’on garde mes coordonnées dans son dossier, que l’on me dise que je pouvais laisser une lettre pour lui. Mais on n’a rien su me dire.

Je n’aurais pas pu vivre sans le retrouver. Je vivais un déchirement.

Si j’ai un conseil à donner, c’est « N’accouchez pas sous X , on laisse son enfant derrière soi, à tout jamais. C’est une trop grande souffrance pour la mère comme pour l’enfant. Il existe d’autres solutions, moins radicales. On ne vous aide pas en vous faisant accoucher dans l’anonymat. » Ce choix a brisé ma vie.

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Lisez « Les Fantines, l’accouchement sous X, une violence faite aux femmes » ! Un essai dans lequel des femmes vous racontent sans fard leur expérience de l’abandon dans l’anonymat, des raisons qui les ont contraintes à ce choix (qui, d’ailleurs, n’a souvent même pas été un choix) et des conséquences sur leur vie.

 

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Author: Maria Briffaut

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