Long extrait de mon dernier livre « Elle l’a bien cherché » : Bonne lecture !

par | Mai 12, 2022 | maria écrit | 0 commentaires

 

LE DEBUT DE MON DERNIER LIVRE : « Elle l’a bien cherché »….

 

Définition

 

 

 

La séquestration, est, en droit, l’acte de retenir une personne enfermée contre son gré en dehors de toute autorité légale en usant de violence, de ruse ou de la menace.

 

 

 

 

 

 

 

Ce soir, L. a rendez-vous avec Roger.

 

Quelques semaines plus tôt, elle l’a remarqué dans la file d’attente d’un cinéma, à Paris. Il a engagé la conversation. Il lui a paru à peu près de son âge, dans les quarante-cinq ans, des traits agréables, un costume bleu foncé, une chemise blanche, elle s’est dit pourquoi pas, s’est faite tout sourire pour papoter en file indienne. Après le film, ils ont pris un verre dans un café. Il lui a dit travailler dans une banque, elle a trouvé un prétexte pour lui montrer son badge professionnel et l’amener à sortir le sien.

 

En effet, après son divorce, certaines de ses idylles n’ont pas manqué de pittoresque. Telle son amourette avec Paulo. Vendeur dans un grand magasin, il lui vante son professionnalisme hors pair, lui répète combien son patron l’a à la bonne, la confiance qu’il lui témoigne tous les jours ; il lui raconte son quotidien laborieux, le nombre colossal d’heures supplémentaires qu’il accomplit et les appréciables bonus financiers qu’il en retire. Ils sortent ensemble quelque temps avant qu’il lui avoue être au chômage depuis près de deux ans et raide sur le plan matériel. Mécontente, sur le point de rompre, elle décide pourtant de se montrer magnanime et de passer l’éponge sur cette entorse à la vérité sans doute imputable à la pudeur du fier travailleur humilié par le chômage de longue durée. Elle est syndiquée.

 

Un jour où, en l’absence de sa fille partie en week-end chez son père, elle l’invite chez elle, il se comporte de manière étrange. Alors qu’ils sont assis sur le canapé, il se tourne vers elle et la fixe du regard, les yeux écarquillés. Surprise, elle lui demande s’il se sent mal. En silence, il persiste à plonger son regard figé dans le sien et cela dure jusqu’à ce qu’il commence à loucher et qu’elle lui dise en riant qu’il a vraiment l’air idiot. Alors, il se tourne de l’autre côté. Quelques jours plus tard, lors d’une promenade en voiture, il se range sur le bas-côté de la route et ouvre son coffre. Au moment où elle y jette un coup d’œil au départ indifférent, le dessin de deux grands yeux noirs sur la couverture d’un livre attire son attention. Elle prend l’ouvrage en main pour, consternée, en découvrir le titre, quelque chose qui ressemble à « Apprenez l’hypnose. Amenez les autres à vous donner de l’argent ». Elle coupe les ponts avec Paulo.

 

Une fois rassurée par la vue du badge professionnel de Roger, l’échange des numéros de téléphone a pu avoir lieu. Pendant quelque temps, presque tous les soirs, il l’a appelée. Ils sont allés au restaurant, à nouveau au cinéma, promenades sur les quais de la Seine, dans des jardins publics, main dans la main. Finalement, il l’a invitée à lui rendre visite un samedi en fin d’après-midi, pour prendre un verre. Il a insisté. Si tôt dans leur relation, elle n’y tenait pas, mais a fini par céder à ses instances. Elle l’a prévenu qu’elle ne resterait que peu de temps, car sa fille âgée de seize ans, qui passe l’après-midi avec une camarade de classe, rentrera à la maison en début de soirée.

 

Ce soir donc, L. a rendez-vous avec Roger.

 

Elle prend un train de banlieue qui la conduit à la petite ville des Yvelines où il vit. Le R.E.R traverse la belle et large forêt de Saint-Germain. Le printemps naissant couvre les arbres de bourgeons.

 

Son amoureux vient la chercher à la gare. À son arrivée, elle ressent un élan de joie à la vue du bel homme souriant qui lui fait signe de la portière de sa voiture. Elle est fière de lui plaire.

 

Roger gare sa voiture non loin de son appartement, situé en rez-de-chaussée. Il sort un trousseau de clés dont plusieurs s’avèrent nécessaires pour déverrouiller une porte qui s’ouvre directement sur un salon. Il lui fait signe d’entrer, referme derrière lui. De toute évidence, son quatre pièces est plus grand que le sien. À l’abri des cambrioleurs ! remarque-t-elle, le doigt pointé en direction des barreaux aux fenêtres.

 

D’un geste, il lui désigne le canapé. À côté, un guéridon supporte le téléphone. Il vient s’asseoir près d’elle, ils s’embrassent. Elle lui offre alors un cadeau qu’il déballe en souriant, une cravate aux motifs blancs sur un fond gris. Il l’examine, les yeux plissés, avant de la remercier.

 

Il lui propose un apéritif et lui annonce qu’il a préparé un repas léger, une omelette-salade, ça lui va ? Après une légère hésitation, L. accepte de rester pour le dîner qui ne devrait pas trop la retarder. Tandis qu’il part en cuisine s’occuper des boissons, elle balaie des yeux ce qu’elle peut voir de l’appartement. Si les peintures ont été refaites, le sofa éraflé, taché par endroits et les meubles qui ont souffert des déménagements successifs paraissent bons pour la déchetterie. Manque d’argent ? Pourtant, il est censé disposer d’un salaire régulier.

 

Roger qui revient avec deux verres de martini et un bol de pistaches lui sourit largement, il a les dents blanches, les yeux clairs, clos à demi. « Trinquons à nos amours », propose-t-il et ainsi en est-il. Il la regarde boire la première gorgée d’un alcool trop sucré à son goût, commencer à grignoter une arachide.

 

Un bourdonnement attire l’attention de L. Affriolée par le sucre, une mouche se pose sur la table de salon, près de leurs boissons. Roger lui jette un coup d’œil, tourne la tête de tous côtés, se lève avec précaution, part dans la cuisine pour revenir très vite, un verre vide à la main. La mouche lisse ses ailes sur la table. D’un geste vif, il l’emprisonne sous le récipient retourné. L’insecte essaie de voler dans l’espace restreint, se cogne contre la paroi transparente. Sa détresse met L. mal à l’aise, elle demande à Roger de libérer le diptère. Comme il ne lui répond pas, avant qu’il ne puisse l’en empêcher, elle frappe d’un coup sec le verre qui se renverse. La mouche s’évade. Muets, ils la suivent des yeux qui tournoie au plafond, hors d’atteinte. L. se racle la gorge, rompt le silence inconfortable.

  • Tu es divorcé depuis combien de temps ?

À sa question, il secoue la tête.

  • Pas encore divorcé, en instance. Depuis deux ans. Ma femme me fait des ennuis. Elle veut la garde exclusive des enfants, un garçon et une fille.
  • Quel âge ?
  • 9 et 11 ans.

Elle est en faveur d’une répartition équitable des responsabilités vis-à-vis des enfants et même pour la garde partagée, c’est beaucoup mieux pour leur équilibre psychologique. Elle ne tarde pas à exprimer son opinion. Il hoche la tête avec quelque tristesse, car malheureusement, ajoute-t-il, sa femme n’est pas du même avis. Elle a déménagé assez loin de cette ville et ne veut pas avoir à se déplacer fréquemment pour lui amener les petits. L. réfléchit.

  • Pour obtenir la garde exclusive, il faut avoir des arguments qui tiennent la route face à la justice, non ?

Il vide la moitié de son verre en regardant droit devant lui. Elle remarque un pli d’amertume entre ses sourcils lorsqu’il se tourne vers elle pour répondre.

  • Ma femme sait très bien s’y prendre, elle m’accuse de l’avoir brutalisée, ce genre d’argument porte à chaque fois. Tu sais, les prétendues violences faites aux femmes ? Elle a fait témoigner des copines qui ont inventé des histoires pour lui rendre service.
  • Quel genre d’histoires ?
  • Je l’aurais plus ou moins maltraitée, j’aurais fait preuve de cruauté mentale, des conneries de ce genre. Je serais dangereux pour les enfants. Son ton monte. Moi ! dangereux pour mes mômes ! Il balaie l’air d’un geste irrité.
  • Mais combien sont-elles, ces copines ?
  • Une ou deux. Des amies proches.
  • C’est grave, ces mensonges. Elle s’indigne quelque peu. Ce sont les enfants qui en feront les frais.

Il la regarde, une grimace amère altère ses traits séduisants.

  • Tu comprends, les femmes… la plupart du temps jalouses, à se faire des croche-pattes, à se piquer les mecs des unes et des autres. Mais quand elles peuvent se liguer contre un bonhomme, elles ne ratent pas l’occasion !

Les femmes se font des croche-pattes ? Elle fronce les sourcils, interloquée. Elle ne s’attendait pas à une telle répartie de la part de Roger. Mauvais point pour lui.

 

  1. a toujours été fidèle en amitié. Après son divorce, la fréquentation de femmes au statut de célibataire lui a évité le spleen qui guette les mamans solos. Elles ont promené ensemble leurs enfants au parc, fréquenté les cinémas, les théâtres, les musées, pratiqué des sorties parfois bien arrosées, le samedi soir.

 

Ses confidentes, elle les a connues sur son lieu de travail, à l’université, au lycée et même à l’école primaire. C’est d’ailleurs avec une tendresse particulière qu’au fil des années, elle a cultivé les amitiés avec les camarades de son enfance qui parcouraient avec elle les rues du village, libres et pleines de vie. Elles rentraient tard le soir. Personne ne s’inquiétait. Sans le savoir, elles expérimentaient la liberté.

 

Elle revient à Roger.

  • Critiquer les affections féminines, c’est plutôt surprenant à notre époque, déclare-t-elle sèchement.

Elle se retient de lui demander à quel siècle il est né.

 

Quelques citations misogynes se rappellent à son souvenir :

« L’amitié n’existe pas plus entre deux femmes qu’entre deux épiciers domiciliés l’un en face de l’autre ».

Ou

« L’amitié entre deux femmes n’est jamais qu’un complot contre une troisième ».

Citations d’Alphonse Karr, romancier du dix-neuvième siècle.

 

Comme s’il avait lu dans ses pensées, Roger récite, narquois,

  • Une femme sacrifie toujours l’amitié à l’amour…

Elle s’en tient là, il commence à l’agacer sérieusement. Le charme s’estompe, le physique ne fait pas tout. Jusque-là, durant leurs rencontres précédentes, il s’était abstenu de ce genre de propos. Il se révèle dans son environnement personnel, il tombe le masque. Quelque part, elle s’étonne de ce soudain changement d’attitude.

 

Roger qui a observé son revirement tente une diversion : il est temps de dîner. L. ne le plantera pas là. Par politesse, elle va partager ce repas qu’il a pris la peine de préparer, elle partira tout de suite après. Elle l’aide à mettre la table, navigant entre la cuisine et la salle à manger pour disposer les assiettes et les couverts. Il apporte l’omelette bien baveuse et le vin. C’est vrai, elle est réussie, cette omelette, épaisse, dorée, fondante. Il lui sert un verre de rouge très doux, un Touraine, lui semble-t-il, apporte le fromage puis une pâtisserie industrielle. En fin de compte, elle avait faim. Ils parlent de leurs enfants surtout de ceux de Roger, car il n’est guère curieux de la vie de son invitée, il énumère leurs qualités, l’entretient de leur éducation, cite les travers inexcusables de leur mère dans ce domaine. Décidément, sa femme l’obsède.

 

L’heure tourne. Malgré son envie de partir, elle préfère temporiser, à tort ou à raison, pour ne pas vexer Roger. Elle se sait d’un naturel plutôt conciliant, trop conciliant sans doute. Elle n’aime pas décevoir.

 

Après un instant de silence, il demande plus sérieusement :

  • Tu te plais dans ton travail ?

Dans son état d’esprit, elle n’a pas envie de s’attarder sur un sujet aussi vaste et complexe, préfère lui renvoyer la question.

  • Et toi ?

Il réfléchit quelques secondes.

  • Bof, ça fait presque vingt ans que j’y suis, j’ai ma place, ça ronronne, pas de problème. Une routine qui commence à m’ennuyer, c’est sûr. Tu dois te douter que travailler dans une banque, ce n’est pas passionnant. Tu as ton compte dans quelle banque, toi ?

Elle le lui dit. Il hoche la tête.

  • Je pourrais te donner des conseils pour t’aider à placer tes économies.
  • Ah, oui, ce serait sympa.

Qu’un banquier donne des conseils de placement, voilà qui est toujours intéressant. Il s’enquiert.

  • Tu auras combien à placer ?

Elle hésite avant d’avancer un chiffre inférieur à la réalité.

  • Écoute, je vais y penser, on a deux ou trois produits intéressants en ce moment à la banque. Profites-en parce que je vais sûrement démissionner sous peu, j’ai vraiment envie de changer de secteur.

 

L., surprise, s’interroge sur l’éventuelle imprudence dans la conjoncture économique du début des années deux mille à quitter une place sûre et plutôt lucrative. À plus de quarante ans, de surcroît.

  • Tu as une idée de ce que tu aimerais faire ?

⸻ Oui, je voudrais me lancer dans un commerce de films à louer.

Combien peut rapporter mensuellement la location de films ? Pas assez pour vivre, à son avis. Roger a-t-il les pieds sur terre ? Elle choisit de taire ses objections. Après tout, elle n’y connaît rien.

  • Il me faut un apport pour l’achat des films, reprend-il. J’ai quelques économies, mais je ne peux pas y toucher à cause du divorce. Il faudrait que quelqu’un me fasse confiance et me prête un peu d’argent, quinze mille euros me suffiraient.
  • Tu connais quelqu’un qui pourrait te les prêter ? Un ami ? Sinon, tu peux demander un prêt à ta banque.
  • La banque, c’est le même problème que le déblocage du livret A ouvert avec ma femme. La procédure de divorce m’en empêche pour le moment. Et encore pendant un an ou deux. Pas simple. Il soupire. Non, il faudrait que quelqu’un me fasse confiance et me prête la somme que, bien sûr, je rembourserai dès que je pourrai utiliser le livret.

 

Et, après un court silence :

  • Est-ce que toi ? Tu as un peu d’argent de côté si j’en crois ce que tu viens de me dire ? Ce serait un bon placement avec un intérêt sur les bénéfices, ça peut rapporter.

Il la regarde, l’air tendre, ses yeux fouillent les siens. Tout à coup, elle a du mal à respirer. Il vient d’exprimer ce contre quoi elle avait cru se prémunir. On dirait bien que, quelque part, elle est à nouveau une proie. Dégoûtée. Elle s’en veut de s’être trompée sur lui à ce point, mais comment deviner ? Vérifier le badge professionnel n’a pas été suffisant. Elle ne pouvait quand même pas lui faire remplir un questionnaire ou lui demander directement s’il avait l’intention de lui soutirer de l’argent.

 

Elle doit mettre les choses au point sans tarder.

⸻ Je ne prête rien, dit-elle fermement.

Il se détourne un instant, mais tout de suite, beau joueur, lui sourit à nouveau. Quant à L., elle est à présent décidée à tourner les talons au plus vite et pour toujours. Inutile, cependant, de risquer une querelle. Agis avec diplomatie, ma fille, pense-t-elle, arrange-toi pour que la séparation se fasse sans heurt et sans douleur.

 

Après avoir balayé d’un dernier regard cet appartement où elle ne reviendra plus et gratifié d’un rapide baiser cet homme qu’elle ne reverra pas, elle lance gaiement qu’il est temps qu’elle parte. Il est plus de vingt heures. Elle se lève.

  • Où veux-tu aller si tôt ? demande-t-il
  • Je rentre chez moi, il va me falloir une bonne heure pour faire le trajet, ma fille va m’attendre.

Il se lève, file dans la cuisine d’où il lui crie qu’il va lui préparer un café pas trop fort à cette heure-ci. Tu veux un pousse-café après ? J’ai un bon cognac, tu vas voir.

Non, elle ne veut ni café ni cognac ni quoi que ce soit. Elle n’a qu’une envie, partir.

  • Non, merci. Je dois vraiment m’en aller.

Elle ôte sa veste du dossier de la chaise, ramasse son sac à main près du canapé et se dirige vers la cuisine où elle le surprend en train de mettre en route la machine à café.

  • Café long, expresso ? Il a l’air détendu, aimable, plein de prévenance. La bouteille de cognac trône déjà sur le plan de travail.
  • Non, désolée, c’est gentil, mais il faut vraiment que je parte. Une autre fois, je resterai plus longtemps.

Roger apporte le café sur un plateau qu’il pose devant le canapé et lui fait un clin d’œil en tapotant l’un des coussins.

  • Viens t’asseoir, susurre-t-il.
  1. a revêtu sa veste et, le sac à main en bandoulière, se dirige vers la porte. Roger ne bouge pas. Elle saisit la poignée de l’entrée, la tourne, rien ne se passe. Elle recommence, en vain, comprend que la porte est fermée à clé. Il a dû boucler les serrures pendant qu’elle pénétrait dans l’appartement. Elle n’y a prêté aucune attention. Un frisson, à peine.
  • Écoute, je dois partir, ouvre cette porte. Où est la clé ?

Il sifflote et commence à siroter son café.

 

Elle secoue avec violence la poignée, hausse le ton pour réclamer la clé, finit par crier et donner des coups sur le battant. Roger ne se démonte pas. Elle se souvient des barreaux aux fenêtres. Tout à coup, elle est vulnérable, elle est prisonnière. Il faut qu’elle sorte.

 

Elle se retourne pour le regarder, il est de dos, très calme, un bras sur l’accoudoir du canapé, la tasse à la main. L’évidence s’impose, elle respire, car il doit plaisanter sans doute, se moquer d’elle, il va se lever et lui ouvrir, elle est en train de s’affoler pour rien, de « marcher », de « courir » même et lui, avec sa tournure d’esprit machiste, va se dire que les bonnes femmes paniquent pour un rien.

 

Elle le regarde avec espoir.

  • Bon, tu as réussi, tu m’as fait peur, maintenant il faut que j’y aille, s’il te plaît.

Il ne lui répond pas et termine tranquillement sa tasse de café. Elle secoue à nouveau la poignée de la porte, mais plus mollement. Elle reprend ses esprits.

 

Au bout d’une minute ou deux, elle se décide. Elle doit obéir à ce maniaque, boire son café, il la laissera partir ensuite. Il ne doit pas supporter qu’on lui résiste. Elle commence à le cataloguer parmi les cinglés, mais décide de se faire violence. Peut-être est-il dangereux. Elle craint d’accroître la tension entre eux en se montrant récalcitrante. Elle s’approche de la table de salon.

  • Bon, je vais le boire, ce café. Et elle saisit la tasse. Ses mains tremblent un peu, il ne semble pas le remarquer. Elle s’assied sur une chaise, loin du canapé, avale une gorgée du liquide brûlant.
  • Il est bon ? Pas trop fort ? J’aurais dû te proposer du déca.

Que de prévenance ! Se moque-t-il ? Elle lui assure que non, pas de déca, c’est parfait.

 

Roger verse un peu de cognac dans un verre, s’avance vers elle pour le lui tendre, s’en sert un. Son beau visage est calme, il a l’air à la fois innocent et satisfait. Décidément, il a la manie de plisser les yeux.

 

Elle se force à envisager la situation de façon positive, il va la libérer après le pousse-café, ce n’est pas possible autrement. Ils boivent de concert. À petites gorgées, elle fait semblant de savourer alors que, très inquiète, elle sent à peine la brûlure du liquide dans sa gorge. Elle prend son temps pour ne pas l’indisposer, pour qu’il soit content d’elle, qu’il veuille lui faire plaisir à son tour pendant que lui, sibyllin, penche son verre, admire la couleur ambrée du liquide, le hume avant de l’avaler avec un claquement de langue satisfait. Il guette son appréciation. Pour ne pas le contrarier, elle sourit et marmonne un compliment sur la qualité du cognac.

 

Son verre vide, figée, elle n’ose rompre l’instant, se lever, demander à nouveau la clé. Elle n’est pas sûre de la réponse. Elle se rend compte qu’il est en train de lui parler, n’a rien entendu, les battements de son cœur ont couvert ses paroles. Elle le prie de répéter, il s’exécute.

  • Il est neuf heures. Tu veux voir un film ou écouter de la musique avant qu’on aille se coucher ?

Aller se coucher ? Elle se lève brusquement.

  • Maintenant, il faut que je parte pour de bon, je suis en retard. Ma fille va s’inquiéter.

Elle espère toucher la corde sensible.

  • Tu ne voudrais pas, toi, que l’un de tes enfants s’inquiète de ne pas te voir rentrer. Tu dois comprendre cela.
  • Ta fille est grande, ce n’est plus une enfant, elle peut se passer de toi. Reste avec moi, ce n’est pas la mer à boire.

Son ton est sans réplique. Puis, tout de suite, il se radoucit.

  • On va passer une nuit tranquille. Tu ne trouveras pas la clé, de toute manière.

Elle lit sur son visage un mélange de détermination, de confiance en lui et d’ironie. Il a pris le ton d’un adulte qui veut ramener à la raison un enfant capricieux. Elle ouvre la bouche, la referme. Les mots se bloquent dans sa gorge. Une larme coule au coin de son œil, descend jusqu’au lobe de l’oreille. Elle l’essuie rageusement, résolue à faire face.

 

En ce début des années deux mille, elle n’a pas encore de portable. Elle se lève et se dirige à grands pas vers le téléphone dans l’intention d’appeler sa fille et de la prévenir qu’elle ne rentrera pas tout de suite, sans donner de détails pour ne pas l’alarmer. Ce sera la première fois qu’elle la laissera seule une nuit. C’est déjà une jeune fille, plus une enfant, mais L. a le cœur serré, une nausée qui monte. Roger la regarde prendre l’appareil en main, un des coins de la bouche relevé, un peu méprisant. Elle reste un instant immobile, imagine un stratagème. Peut-être parviendra-t-elle, en plus, à l’envoyer dans une autre pièce, la cuisine par exemple en prétextant l’envie d’un autre cognac et réussira-t-elle à joindre la police. Elle en doute, mais peut toujours essayer.

  • Si tu as l’intention d’appeler quelqu’un, ce ne sera pas possible, le téléphone est débranché, dit l’homme.

Son ton est détaché.

 

Elle se refuse à le croire, décroche le combiné, le porte à l’oreille, pas de tonalité. Elle repose l’appareil inutile. Respirer calmement. Entreprendre d’expliquer à Roger sur le ton le plus convaincant possible qu’il doit la laisser rentrer chez elle, à cela elle parvient à se forcer. Sans répondre, il transporte le plateau avec les tasses et les verres vides en cuisine.

 

  1. cherche une solution, calcule. Dans la cuisine, il y a des couverts. Des couteaux, par exemple. Elle le suit dans la pièce où il est en train de déposer les tasses et les verres dans l’évier. À la place du tiroir à couverts, un trou béant. Il a pensé à tout. Dire qu’elle avait les couteaux à portée de mains deux heures plus tôt. De toute manière, aurait-elle été capable de le poignarder ?

 

Tandis qu’il s’affaire, le dos tourné, il est détendu, l’air inoffensif. Est-elle vraiment en situation de détresse ? Lui faut-il se défendre avec violence ? Il ne paraît pas violent, lui. Il s’exprime avec désinvolture, une certaine douceur, il ne l’a pas molestée. En pleine confusion, L. s’interroge. Dans ce contexte, agresser, blesser ? Inconcevable.

 

Pourtant, la violence sous-jacente de la situation ne fait aucun doute. Il est en train de la séquestrer. Elle ne peut lui échapper, elle n’a pas d’arme, ne dispose d’aucuns moyens d’appeler à l’aide, la force physique est de son côté à lui. Elle se maudit de lui avoir fait confiance. Sans cris ni coups, il la retient prisonnière. L’absence de contrainte physique contribue à rendre la situation irréelle. Elle a du mal à croire à ce qui lui arrive. Et, cette fois, elle a peur.

  • Je vais mettre un peu de musique, ça va te détendre.

Qu’est-ce que tu préfères ? J’ai du classique, du rétro, de la musique à danser… Tu as envie de danser ?

Il esquisse quelques pas de valse.

Fou à lier.

  • Mets ce que tu veux.
  • Du classique, alors ? Mozart ? Tu aimes ?

Et, devant son silence :

  • Allons-y pour Mozart !

Les premières notes de ce qu’elle croit reconnaître comme un allegro pour piano s’échappent d’un coin de la pièce. Elle n’a pas vu la chaîne Hi-Fi. Il écoute en silence, l’air pénétré, assis sur le canapé tandis qu’elle s’est posée sur une chaise. Du répit. Du temps pour examiner la situation avec calme. Ses pensées tourbillonnent, mais elle ne trouve pas de solution pour s’échapper de la pièce, car, à part la porte fermée et les fenêtres barrées, aucune autre issue n’est visible. Combien de temps goûte-t-il sa musique, l’air de plus en plus béat, douillettement enfoncé dans le sofa, tandis qu’elle se torture l’esprit, raide comme un piquet sur son siège, elle l’ignore. Assez longtemps. De temps en temps, il la regarde pour voir si elle apprécie et elle se force alors à lui sourire pour ne pas le mettre de mauvaise humeur.

 

Fin de l’intermède musical. Elle en est au même point.

 

Roger, content de l’avoir régalée de belle musique, juge alors qu’il est temps de passer à la suite, se lève, lui fait signe d’en faire autant, lui entoure les épaules, prévenant, l’entraîne fermement vers le fond de l’appartement où une porte étroite s’ouvre sur un escalier. Son appartement est donc un duplex, cela non plus, elle ne l’avait pas remarqué. Il la pousse légèrement pour la faire monter. Ne sachant que faire d’autre, elle obéit. Il la suit.

 

Avec un peu de chance, les fenêtres de l’étage seront dépourvues de barreaux.

 

Ils débouchent dans un couloir sombre, moquetté, sans ouverture sur l’extérieur. Aimable, il lui décrit les lieux.

  • À gauche, la salle de bains, pas très grande, suffisante quand même.

Avec son approbation, elle y jette un coup d’œil. Petite, oui, et surtout sans fenêtre.

  • À droite, les deux chambres, dont la nôtre.

L’emploi du possessif procure un haut-le-cœur à sa prisonnière. La main sur son épaule, il la pilote pour la faire entrer dans une pièce aux dimensions réduites, modestement éclairée par une applique murale. Le lit, deux tables de chevet.

 

La fenêtre n’est pas très large. Elle s’en approche, l’ouverture donne sur une courette entourée d’un mur. Il n’y a qu’un étage, mais la chute serait rude, elle pourrait se casser une jambe. Et il faudrait encore escalader le mur. Et puis, comment échapper à sa surveillance ? Peut-être serait-il plus judicieux de chercher un objet assez lourd pour l’assommer, ensuite le fouiller, trouver les clés de la porte. Et si elle ne les trouvait pas.

 

D’un placard encastré dans le mur, Roger a sorti des draps et une couverture. Il l’invite à faire le lit. Ce travail échoie aux femmes, estime-t-il, d’ailleurs ne s’est-il pas chargé du repas et de la vaisselle. Ils en sont donc au partage des tâches au sein de leur gentil couple. Elle les regarde, lui et ses yeux plissés remplis d’un sentiment indéfinissable, la satisfaction, l’ironie ? Il se moque d’elle. Elle sent monter une nouvelle nausée qu’elle ravale douloureusement. Un sentiment d’impuissance l’étreint. Pour l’instant, elle ne sait que faire pour se défendre. Il vaut mieux qu’elle s’exécute. Peut-être une issue se dégagera-t-elle un peu plus tard…..

 

 

 

Author: Maria Briffaut

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