Nouvelle policière : NE PERDONS PAS LE NORD

par | Jan 13, 2022 | petites histoires | 0 commentaires

Et voici une nouvelle que j’avais écrite, il y a bien longtemps, pour un magazine… On comptait encore en francs, à l’époque ! J’ai remplacé « francs » par « euros ».

Bonne lecture !

Maria

 

 NE PERDONS PAS LE NORD

Cette nuit-!à, je l’avais passée avec mon Jacquot qui, pour une fois, n’était pas en service ; corps las, esprit embrumé, je ne tenais pas vraiment la grande forme le matin du 11 août quand j’ai ouvert la porte du “clos des houblonniers », résidence principale de mes fortunés patrons, sise dans le sud valenciennois (Valenciennes : chef-lieu du Hainaut). La pendule qui jetait son designchic et cher à la tête des visiteurs, dès le hall d’entrée, m’a carillonné 9 heures aux oreilles.

Surprise ! Le chien que je croyais au bureau avec le maître, à cette heure-ci, jappait au salon. De la Bretèche s’était-il lassé de son favori ? Et s’imaginait-il que j’allais effectuer mon service avec l’animal dans les jambes toute la sainte journée ?

– “ Benef, ici. Benef ! ” Il s’était rué dans le jardin, en direction de la piscine, dès que j’avais entr’ouvert la porte-fenêtre… il se moquait bien de mes apppels, par exemple ! il y avait belle lurette qu’il m’avait rangée dans la catégorie des humains insignifiants, ceux qu’il pouvait ignorer à loisir ; ce qui prouvait d’ailleurs que cet animal n’était pas bête : je n’étais, après tout, que la bonniche de la maison, aux ordres de son maître bien-aimé, Roger De La Bretèche, le fameux industriel du Nord, le millionnaire des brasseries.

Benef courait de ci, de là; levant la patte par-ci, par-là.  J’ai pensé un moment qu’il allait se mettre à arroser les pieds des chaises de jardin, pour m’occasionner du travail supplémentaire !

Voilà que le chien s’immobilisait brusquement au bord de la piscine… J’ai constaté avec colère qu’il avait sans doute, au passage, renversé la table de jardin dont le dessus de verre gisait en morceaux; il me fallait ramener Bénef au salon avant qu’il ne poursuive sa petite promenade fracassante.

Mais, quand, en m’approchant, j’ai vu Roger De La Bretèche reposer calmement au fond des eaux bleues de sa belle piscine de marbre (bleues car reflétant, bien entendu, la couleur des cieux du Nord-Pas-de-Calais)… J’ai contemplé fixement le cadavre avec une pointe d’horreur et, il faut bien l’avouer, un brin de réjouissance .. Il portait son costume de la veille. Hier, jeudi, de la Bretèche m’avait signalé un faux pli sur le devant du pantalon : “ vous n’êtes toujours pas capable de repasser correctement, Claudie ? ” Et voilà, que …

Quelques instants pour reprendre mes esprits et commencer à réfléchir….et je n’ai pas cru une seule seconde, à l’accident. Non, j’en étais sûre, je ne savais pas comment, mais elle avait eu sa peau, finalement. Elle, Muriel, l’épouse ! Car cet homme d’affaires impitoyable était autant détesté de sa femme que de ses associés; sans parler qu’il devait compter à peu près autant d’ennemis que de fourmis dans son jardin !

Service oblige, je me devais de remplir, avant tout, mes devoirs domestiques.

D’abord, annoncer la nouvelle à Muriel qui dormait encore, à cette heure-ci. Ou, probablement, vu les circonstances, feignait de dormir. J’ai donc couru prévenir Madame du “malheur” qui venait de s’abattre sur le “ clos des houblonniers ».

Une heure plus tard, la maison fourmillait de policiers; on avait allongé de la Bretèche sur une civière, devant Muriel en peignoir, ses cheveux auburn répandus sur ses épaules. Elle avait un air ennuyé.

“ On dirait qu’il y a eu une bagarre, ici !  » Avait commenté un des agents, en désignant la table de jardin que j’avais crue renversée par le chien. Il en avait ramassé les débris à fin d’analyse.

On avait-demandé à Muriel l’âge de son mari. “ 62 ans… ” Le policier avait jeté un bref coup d’oeil éloquent sur les 35 printemps de Madame de la Bretèche.

Muriel ne savait rien. Elle était rentrée tard, avait eu mal à la tête, s’était rapidement endormie. C’était, du moins, sa version officielle. Personnellement, je m’étais contentée de donner aux policiers mon heure d’arrivée. C’était à peu près celle de la découverte du corps.

En fait, j’avais gardé pour moi une petite information fort intéressante et dont j’avais l’intention de faire part à qui de droit !

Peu après, congédiée par Muriel, j’ai filé attraper le bus qui me conduirait à la place du marché de Valenciennes. Un petit immeuble vieillot se dressait à l’angle de la place et de la rue de la Poterne : le commissariat de police. Un petit signe en passant au gardien qui me connaissait bien. Je n’ai pas omis de passer aux lavabos d’abord où, devant le miroir de la salle-de-bains, j’ai rectifié ma tenue et recoiffé mes courts cheveux blonds. Je tenais à être à mon avantage lorsque j’avais l’honneur et le plaisir de voir l’inspecteur Jacques Lefin, mon Jacquot en personne ! Puis, je me suis ruée dans le bureau qu’il partageait avec un collègue, Claude Tiberghien, un type sympathique mais un peu lourdaud. Jacques était seul, ce qui m’arrangeait.

C’est elle ! il faut l’arrêter ! ” criai-je ‘‘elle l’a tué, j’en mettrais ma main au feu, depuis le temps qu’elle lorgnait l’héritage ! ”

Jacques souriait. “ Je suppose que tu veux parler de ta patronne; je suis au courant de l’accident, on ne parle plus que de ça, au commissariat…. ”

‘Tu ne crois quand même pas qu’il s’agit d’un accident ?? De La Bretèche était un excellent nageur, comment se serait-il noyé tout seul ? il ne buvait pas, un petit verre de temps en temps, peut-être, mais pas au point de tomber et de se noyer stupidement ! ”

Mais Jacques ne paraissait guère convaincu. “ Et pour quelle raison la dame aurait-elle gaillardement trucidé son époux, selon toi ? ”

“ Mais pour hériter et vivre la belle vie avec son amant, François Petit, l’associé de son mari ! Tu sais, le play-boy vieillissant qu’elle rencontre 2 ou 3 fois par semaine aux “ 2 pinguoins ”… Ils ont dû monter le coup ensemble !

”Tu me parais aller vite en besogne, ma Claudie chérie ! De toute façon, l’enquête nous renseignera, les analyses, surtout, il suffit d’attendre un peu… ”

Jacques professait une confiance absolue dans les méthodes policières modernes. La vérité sortait des éprouvettes, selon lui !

“ Oui, eh bien, ce que tes analyses ne te diront pas, et Muriel non plus, c’est que, après avoir appelé la police, elle a passé un coup de fil… tu devines à qui ? Petit, évidemment… je l’ai entendue !

Jacques admit que c’était là un élément intéressant. Malheureusement, j’avais dû, sur un geste sec de Muriel, quitter la pièce et ne pouvait rien lui apprendre sur la teneur de la conversation. Mais il suffisait d’un peu d’imagination, à mon avis !

Jacquot refusait de faire preuve d’un tant soi peu d’imagination… les inspecteurs de police sont gens pragmatiques ! Ce qui me fît ajouter, d’un ton soupçonneux : “ Dis donc, tu es amoureux de la belle ou tu fais partie du comité de défense des roux-carotte ? ”.

Jacques se mit à rire “ Non, mais tu sais que Muriel fait sans doute partie de ma famille ? d’après ma tante Alice, son grand-père et celui de ma tante étaient cousins germains… une cousine éloignée, en somme…sers-nous plutôt le café qui est en train de finir de passer, puisque tu es là, et changeons de conversation” ajouta -il en remarquant mon expression indignée. “ De toute façon (il baissa la voix) et crois-moi, je sais que mon attitude n’a rien de très orthodoxe, mais je te promets de te tenir au courant des suites de cette affaire. J’étais assez satisfaite.

Je ne retournai pas directement au “clos des houblonniers ” où Muriel m’avait demandé d’effectuer mon service l’après-midi, comme à l’accoutumée. J’estimais nécessaires de plus amples renseignements et je savais où m’adresser. Tout en marchant d’un pas vif, je songeais aux paroles de Jacques.

Muriel ! Une fausse cousine certes, mais une vraie pimbêche ! Pourtant, je ne l’avais pas toujours détestée. Lorsqu’elle s’appelait encore Muriel Wazemmes et que ma soeur ainée Sylviane et elle se déclaraient les meilleures amies du monde, je la trouvais plutôt sympathique, la petite rouquine…

Comme nous, elle était fille d’ouvriers. Son père et le mien travaillaient dans la métallurgie, à Valenciennes. Les pères bricolaient de concert le dimanche matin; les mères buvaient le café ensemble tous les après-midi; les enfants étaient tous copains, les fils avec les fils, les filles avec les filles. On allait en groupe à “ la Ducasse ”, la fête foraine du Nord. Après le collège, ma soeur et Muriel avaient pris des cours de secrétariat dans la même école, entretenant l’amitié. A 20 ans, Muriel avait pris son envol pour la capitale ‘‘ pour trouver un boulot intéressant ” disait-elle. A 25 ans, elle était rentrée au pays, au bras de Roger de la Bretèche, riche et hautaine. Elle ne fréquentait même plus sa famille ! indignée, toute la communauté lui avait rapidement battu froid.

Cependant, Sylviane lui trouvait des excuses : « elle a voulu s’en sortir et elle a réussi ».

Effectivement, de notre côté, la situation n’était guère brillante. La petite entreprise dont ma soeur tenait le secrétariat avait fait faillite. Pierre, son mari, se retrouvait au chômage, lui aussi, depuis peu. Quant à moi, j’avais répondu à la petite annonce où “ Madame de la Bretèche ” demandait une bonne à tout faire. D’ailleurs, le travail n’était pas trop pénible et plutôt bien payé, ce qui dans cette région sinistrée économiquement présentait un avantage certain . Et puis, pour parler franchement, Muriel ne se montrait pas désagréable avec moi. Mais, elle me tutoyait toujours et je la vouvoyais désormais. Lorsque je me plaignais de ma situation professionnelle, Jacques me faisait remarquer, en plaisantant à demi, que je pouvais toujours changer de région, monter à Paris, par exemple “ Dans le ]6ème arrondissement, on doit pouvoir trouver une place de bonne, pas trop mal payée et puis, j’aurais, moi-même, la possibilité de faire une meilleure carrière dans la capitale, tu ne crois pas ?

S’il pensait que j’accepterais l’exil, c’est qu’il me connaissait mal !

Je me hatai donc vers les locaux de la compagnie de mon défunt patron, un bâtiment moderne qui étalait son architecture prétentieuse au centre-ville valenciennois.

Clémentine Loiseau, secrétaire de direction et assistante de de la Brétèche avait coutume de se restaurer sur place, le midi. A l’instar de Roger de La Bretèche qui se moquait bien de la vie privée de ses subalternes, on l’appelait encore “ mademoiselle ” et pourtant, originaire du Sud-Ouest, elle avait épousé un homme du Nord. Pour ne pas se sentir dépaysée, elle apportait son cassoulet au bureau, tous les jours. Les effluves du plat qui réchauffait doucement hantaient déjà les couloirs.

Clémentine m’aimait bien, je supposais qu’elle me parlerait sans trop de réticences.

Je ne croyais pas si bien supposer ! Clémentine paraissait bouleversée et se précipita vers moi, dès qu’elle m’aperçut…

“ Oh, Claudie, je suis contente de te voir ! j’ai besoin de parler à quelqu’un que je connais ! La police judiciaire sort d’ici, ils m’ont interrogée pendant une heure ! C’est un scandale ! Un affreux scandale ! Et le patron qui est mort… est-ce qu’on va vendre la société ? A qui ? Est-ce que le nouveau propriétaire va garder les employés ? Mon dieu, mon dieu… »

Elle se tordait les mains, angoissée. Je la comprenais car son mari connaissait, lui aussi, des périodes de chômage partiel depuis quelque temps et la famille vivotait.

 » Bon, Clémentine, assieds-toi et essaie de te calmer… ’’ repris-je ’’ Raconte-moi. Qu’est-ce qui est un scandale ? Que la police t’ai questionnée ? ’’

 » Mais non ! L’argent volé…. je suis dans tous mes états depuis hier ! ’’

J’étais stupéfaite : “ Quel argent volé ?? ’’

Clémentine fit un effort pour se raisonner… se moucha et s’exprima plus calmement.

“ Figure toi, Claudie, que le patron avait fait venir, hier matin, le directeur-adjoint des “bilans faciles ”, la société d’expertise-comptable et celui-ci a vite fait de découvrir le pot-aux-roses ! il manque 3 millions d’euros dans les comptes de la Société ! tu te rends compte ! de la Bretèche était d’une humeur ! ”

“ Il t’a dit quelque chose ? “

“ Tu parles, oui ! il est arrivé en coup de vent dans mon bureau comme un sanglier furieux, tu sais comment il était, et il m’a littéralement hurlé aux oreilles : Mademoiselle, appelez-moi immédiatement François Petit, qu’il soit ici en début d’après-midi, qu’il annule ses rendez-vous s’il le faut, mais qu’il se débrouille ! ”

“ Et Petit est venu tout de suite ? ”

“ Je me suis arrangée pour lui faire comprendre qu’il devait rappliquer dare-dare, tu penses ! Il y a eu une sacrée engueulade dans le bureau ! Au début, je n’ai rien entendu, ils devaient se maîtriser, puis ça s’est mis à brailler à qui mieux mieux ! En fait, ils criaient pratiquement ensemble, sans s’écouter vraiment l’un l’autre, ce qui fait que je n’ai pas très bien compris leurs paroles… en tout cas, Petit est sorti en claquant la porte une heure après, ma chère, le pugilat a duré une heure complète ! D’ailleurs, j’ai tout dit à la police, ils doivent être à la recherche de M. Petit, maintenant ».

Je méditai la nouvelle avec indignation. Décidément, entre requins…

mais voilà désormais Petit impliqué jusqu’au cou, je n’en espérais pas tant. C’était là tout ce que la secrétaire pouvait m’apprendre. Je pris congé après lui avoir demandé des nouvelles de sa santé, de sa famille et des oies du Sud-Ouest puis réintégrai le “ clos des houblonniers ».

A 16 heures, le carillon de la porte d’entrée retentit chez Mme de la Bretèche. Je fis entrer, tout émoustillée, les deux fleurons de notre police nationale venus interroger Muriel : le gros Tiberghien et le sémillant inspecteur Lefin…. Perplexe, Claude fronça les sourcils en collant le nez sur la pendule du hall mais ravala ses commentaires.

Je prévins ma patronne qui me pria d’introduire ces messieurs au salon, ce que je fis avec un clin d’oeil à Jacques. Muriel qui avait revêtu un ensemble d’été bleu nuit, particulièrement seyant pour une veuve d’aussi fraîche date, tenait un mouchoir à la main, quoique nulle trace de larmes ne fût visible dans ses yeux clairs.

Je les laissai s’installer sur les coûteux canapés de cuir anglais, claquai les talons sur le carrelage et revint à pas de loups coller mon oreille à la porte. J’entendais très bien, merci I

Salutations d’usage. Puis Tiberghien a démarré les hostilités :

“ Vous avez déclaré ce matin, Madame, que vous aviez été avertie de la mort de votre mari par votre bonne, vers 9 heures ? ”

“ Effectivement ” Muriel répondait avec assurance.  » C’est Claudie qui a découvert le corps de mon mari flottant dans la piscine, j’ai immédiatement prévenu la police ”.

“ Aviez-vous passé la nuit chez vous ? ”

Oui, je suis rentrée vers 11 heures du “ club des 2 pingoins », j’ai dit à la police ce matin que je m’étais couchée immédiatement avec la migraine ”.

” Avez-vous noté quelque chose d’anormal, à votre retour ? ”

Muriel garda le silence et Jacques en profita pour placer son attaque :

“ Madame, il semble que votre mari soupçonnait fortement son associé, François Petit, de détournement de fonds. Or, celui-ci est actuellement introuvable. Savez-vous, par hasard où nous pourrions le joindre ? ”

Avec hésitation, elle se décida à répondre : “ Je ne sais pas où s’est réfugié M. Petit; il est vrai qu’il était mon amant, je juge inutile de le nier, et c’est la raison pour laquelle vous me posez cette question, bien entendu. J’ajoute que je n’étais absolument pas au courant du vol dont vous me parlez… s’il s’en est rendu coupable, c’est totalement à mon insu ! ”

“ Quand avez-vous eu de ses nouvelles pour la dernière fois ? ”

“ Eh bien, je l’ai appelé ce matin, après la découverte du corps de mon mari, il m’a dit de l’attendre, qu’il allait venir me soutenir dans cette épreuve, mais je ne l’ai, en fait, pas vu…. ”

“Madame, il semblerait que M. Petit se soit rendu au “ Crédit Lyonnais ” où il s’est servi de son coffre personnel, avant de disparaître dans la nature…. il s’était préparé un sac de voyage selon les dires de sa femme ”.

J’eus un sentiment de pitié en pensant à Bernadette Petit, la femme bafouée.

Fille de notaire, elle avait épousé son don Juan alors que celui-ci venait de terminer ses études. Elle avait apporté en dot à ce fils de fermier sans le sou de quoi monter une petite affaire. Petit n’était pas seulement beau garçon, il se débrouillait bien financièrement. Finalement associé à de La Bretèche, le côté professionnel ne lui avait pas suffi apparemment. Il profitait également de la ravissante épouse.

Deux parvenus ! Ils allaient bien ensemble, finalement, ces deux-là !

Mais Jacques reprenait d’une voix basse, en pesant ses mots : « Il y a bien plus grave encore, Madame, Le médecin-légiste est formel, nous avons appris il y a une heure que votre mari ne s’est pas noyé accidentellement. Il a d’abord été assommé par un objet cylindrique… sans doute la bouteille de pastis cassée…. Elle porte d’ailleurs des empreintes digitales qui n’ont pas encore été identifiées. On a ensuite probablement trainé M. De La Bretèche sur les dalles de ciment pour le jeter dans la piscine. Comprenez bien, Madame, il ne s’agit pas d’un accident, mais d’un meurtre ! Il serait décédé vers minuit… vous étiez rentrée chez vous, à cette heure-là, selon vos propres déclarations… est-il possible que vous n’ayez rien remarqué ? ”

Un silence, j’imaginais Muriel sur des charbons ardents et je Jubilais. Mais celle-ci reprit la parole, et là, me stupéfia littéralement :

“ Messieurs, je vais, dans ces conditions, vous dire une chose que j’ai cachée ce matin, par pitié, peut-être, et aussi parce qu’étant à moitié endormie, je n’étais pas très sûre d’avoir bien entendu.., mais plus je rassemble mes souvenirs, et plus je suis certaine de ne pas me tromper… ”

Elle marqua une pause. Je retenais mon souffle.

« Comme je l’ai déjà dit et répété, j’étais montée dans ma chambre dès mon retour et m’étais mise à sommeiller immédiatement. Mais, après quelques minutes, j’ai entendu des éclats de voix dans le jardin. Il pouvait très bien s’agir d’une querelle…. l’une des voix était celle de mon mari, et l’autre, celle qui dominait, la voix de quelqu’un qui ne paraissait pas dans son état normal. Cependant, je suis maintenant pratiquement certaine qu’il s’agissait de la voix de …. Jean-Luc Drouère, le comptable de la société ! ”

Je restai abasourdie. Un coup aussi bas, même de la part de Muriel, me médusait. Les scrupules ne l’étouffaient pas, la garce !

Drouère s’escrimait à la comptabilité depuis plus de vingt ans. Tout le monde savait qu’il n’en avait pas été récompensé, loin de là ! Combien de fois ne s‘était-il pas plaint de n’avoir pas reçu d’augmentation depuis plus de cinq ans !:  »Je perds du pouvoir d’achat, d’année en année » gémissait-il dans les bars où, de plus en plus souvent, il levait le coude pour oublier ses ennuis. Il avait même tort de réagir ainsi car il faisait partie des gens qui ont le vin mauvais. Quelques verres et il parlait à tort et à travers. Depuis quelque temps, il s’aigrissait et devenait agressif, querelleur. Je l’avais bien connu autrefois, même si je ne le fréquentais plus guère depuis des années. Jeune homme, il habitait avec sa mère la maison voisine de la mienne et n’hésitait pas à nous surveiller, nous les enfants, pour rendre service. Il avait effectué ses études de comptabilité, en cours du soir, tout en travaillant. Sa femme l’avait quitté 10 années plus tôt et, après le versement de la pension alimentaire, il finançait maintenant les études d’enfants qui grandissaient loin de lui. Un brave homme qui n’avait tout simplement pas eu de chance dans la vie, voilà tout !

“Madame, mesurez-vous la gravité de vos accusations ?’* Jacques, lui, accusait le coup !

“ Parfaitement, et je maintiens ma déclaration ! ”

Tiens donc !

Puis Muriel, sur la demande de Tiberghien, admit que son mari avait contracté une assurance sur la vie d’un montant très important. Le ton de sa voix donnait à penser qu’il ne s’agissait là que d’une peccadille, sans aucun rapport avec l’affaire en cours. Voire !

Je reconduisis ces messieurs officiellement jusqu’au perron. Puis je courus derrière les deux inspecteurs qui s’éloignaient déjà.

“ Tu ne crois quand même pas ce qu’elle raconte au sujet de Drouère ? elle ment comme elle respire ! Où vas-tu ? ”

Jacques eut un sourire un peu las. “ Ne t’en déplaise, Claudie, nous allons de ce pas cueillir Drouère ! nous avons quelques petits points à éclaircir avec ce monsieur…. ”

“ Et que fais-tu de Petit dans tout cela ? ”

“ Ecoute, ma chérie, je suis désolé de te décevoir, mais des témoins ont vu Petit, le soir du crime, au “ Club des deux pingoins ” jusque, au moins, minuit et demie. Or, le médecin est formel : De la Bretèche était mort depuis au moins 9 heures quand tu l’as trouvé… tu comprends ? A minuit il était déjà dans sa piscine… Petit est peut-être un voleur, mais pas un assassin ».

Décidément, j’en perdais mon latin (sans l’avoir appris, d’ailleurs).

Ce soir-là, je me rendis au deuxième étage d’un immeuble ancien, sis dans la vieille ville de Valenciennes. Son propriétaire était absent, mais j’en possédais la clef. Je m’y servis un apéritif léger, en attendant le retour de Jacques, le maître des lieux. J’eus le temps de m’ennuyer ferme et même, de somnoler quelque peu. Dans un demi-rêve, je nous voyais, mon amant et moi, dans le meilleur restaurant de la ville, celui qui proposait des plats typiques de la région nord, comme la tourte au Maroilles (du nom d’une ville voisine), du gibier accommodé à la bière et une tarte à la cassonade (il s’agit d’un succulent sucre brun). Nous fêtions nos fiançailles… il faut dire que Jacques et moi frôlions la trentaine et nous fréquentions depuis plusieurs années. De plus,  je n’avais guère l’intention de rester bonniche toute ma vie. Je me voyais plutôt bien dans le rôle de la femme au foyer… Jacques évitait ce genre de discussions.

Il rentra à 22 heures 30. Je m’éveillai en sursaut et mes rêves conjugaux firent naufrage. Jacques me sembla fort nerveux et lorsqu’il parla, ce fut avec une nuance de tristesse dans la voix :

« On tient Drouère…. mais ça n’a pas été facile … figure toi qu’il nous avait concocté le même scénario que Petit, l’oiseau s’était envolé ! On a lancé un mandat d’arrêt et les collègues d’Hendaye, à la frontière espagnole l’ont pincé vers huit heures… il paraît qu’il a déjà à moitié avoué le meurtre, il s’accuse tout seul ! C’est pas un dur, celui-là. On nous le ramène en fourgon spécial cette nuit. Le chef nous a chargé de le cuisiner demain matin, Tiberghien et moi… sous-entendu, faites-lui signer des aveux avant midi, une affaire de meurtre aussi vite réglée, ça nous fera une excellente publicité”.

Je préférai ravaler mes protestations de principe.

Samedi 12, je laissai un message sur le répondeur de Muriel en prétextant une légère indisposition. Jacques n’avait pas voulu que je l’accompagne au commissariat mais je tenais à rester dans les parages. Au moment où je décidai de m’installer dans un café voisin en l’attendant, je vis Drouère descendre d’une camionnette, menotté et encadré par deux agents. Je me précipitai.

‘’Jean-Luc, c’est moi, Claudie ! Est-ce que…”

Je m’interrompis, bouleversée par les changements intervenus en Drouère depuis que je l’avais vu quelques mois plus tôt. Etait-ce l’alcool qui l’avait ravagé à ce point ? Des yeux profondément cernés de noir frappaient dans un visage très blanc et émacié. Il avait d’ailleurs énormément maigri, probablement depuis peu, car son costume tout neuf flottait autour de lui. Son air égaré me fît craindre qu’il ne me reconnût pas.

Mais il s’anima en me voyant :’Tiens, Claudie ! Mais tu es toute belle… c’est pas comme moi. » Il baissa la voix et ajouta sur un ton de confidence : »Le cancer… aucune chance de m’en sortir, il paraît… mais ça vaut mieux maintenant…. je n’aurais pas dû, tu sais, pour la bouteille… »

Puis me regardant bien en face, il articula, en détachant ses paroles « Le jeu…. il ne faut pas….’’ Mais les policiers l’entrainaient à l’intérieur du commissariat. Avant de disparaître, je l’entendis demander, plein d’espoir : “ Est-ce que ma femme est là ? Et mes enfants ? ”

De quel jeu s’agissait-il ? Et cette allusion à la bouteille ! Qu’est-ce qu’il n’aurait pas dû faire, boire ou frapper de la Bretèche ?

J’attendis au café, le coeur serré en lisant “ La Voix du Nord ” qui titrait sur l’affaire de La Bretèche : “ Le millionnaire des brasseries trouvé noyé dans sa piscine, 3 millions d’euros auraient disparu des caisses de sa société. Son associé en fuite. Le comptable est arrêté.  »

Malgré ce début prometteur et un abondant délayage, le reporter se montrait finalement peu prolixe en détails, qu’il devait sans doute encore ignorer. Je remarquai que l’affaire avait également déchainé “Le Canard Enchaîné ». Je songeai soudainement que les journaux à sensation feraient probablement leurs choux gras de ce scandale. S’ils avaient besoin de détails, je me faisais fort de leur en fournir, concernant Muriel, et des plus croustillants !

Vers midi, Drouère remonta dans la camionnette qui le ramenait en prison et Jacques sortit peu après, l’air harassé et vaguement déprimé; il m’invita à déjeuner dans une brasserie du coin.

Je le laissai commander les apéritifs et se détendre un peu avant de le questionner.

 »Que veux-tu » me répondit-il « il est fichu ton copain ! Dans l’état où il est, il a tout avoué, ce qu’il a fait et même ce qu’il n’a pas probablement pas fait ».

« A mon avis, le véritable moteur de l’histoire, en ce qui le concerne, c’est le ressentiment contre son patron qui ne reconnaissait pas ses mérites. Drouère s’est vengé. Il s’est laissé manipuler par Petit, bien entendu. Une vraie ordure, celui-là, entre parenthèses ! Ils allaient ensemble sur le champ de course “ du bois vert ».  Petit l’entrainait à parier des sommes de plus en plus importantes… Drouère perdait et Petit lui prêtait de quoi se renflouer. Quand il a estimé sa dette assez conséquente, il lui a proposé le détournement de fonds qu’il ne pouvait effectuer sans la complicité du comptable… Drouère est un faible et, je le répète, il détestait le patron. Ce que je ne t’ai pas dit, Claudie, c’est qu’on a trouvé 900.000 euros dans la Citroën Xantia rouge de ton copain, hier soir : une partie de l’argent volé ! le reste est probablement, soit déjà dépensé, soit en possession de François Petit.

Je protestai faiblement :

« Mais, il a dû tout de même se rendre compte que Petit tentait de le piéger et il n’a pas réagi ? »

 » Drouère se sait condamné par un cancer depuis l’année dernière, tu comprends que son avenir ne le préoccupait pas beaucoup…. Petit, finalement, lui offrait l’occasion de se venger du patron et de se payer du bon temps pendant quelques précieux mois ! Et puis, le fait d’estimer que de  la Bretèche lui devait de l’argent atténuait d’éventuels remords. Or, Jeudi après-midi, Petit l’a averti que De la Bretèche était au courant du vol ».

Accablée, je devinais la suite :

“ Il s’est affolé ? ”

“ Il a réagi comme à l’accoutumée : il est allé se saouler au bar du vieux port une bonne partie de la soirée, ce qui a été confirmé par le garçon qui l’a également entendu appeler de La Bretèche d’une voix pâteuse vers 22 heures et s’énerver et bégayer au téléphone. Tl aurait même proféré des menaces en public… le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’avait plus les idées très claires ! De toute façon, Drouère souffre plus ou moins d’amnésie et ne se souvient plus totalement de ses faits et gestes…. il a oublié la dispute avec son patron mais il se rappelle, avec une espèce de terreur, l’avoir frappé avec une bouteille…. Il a d’ailleurs signé ses aveux, sans discuter, le chef sera content. Il a aussi gardé le souvenir de son passage chez Esso, tu sais, à quelques rues du « clos des houblonniers ». Tiberghien a vérifié. Le pompiste a déclaré, d’une part, avoir servi de l’essence à Drouère entre 11H20 mn et 11H30 mn et, d’autre part, avoir été étonné par l’état de ses vêtements qui suggérait une bagarre».

Puis Jacques devint franchement sombre. “Evidemment, l’heure donne à penser… C’est comme le voisin qui promenait son chien et qui est venu spontanément déclarer au commissariat avoir vu une voiture démarrer de la propriété vers 11H20 mn… Mais, dans l’état où se trouve Drouère, il sera incapable de se défendre et puis, je crois que ça ne l’intéresse même plus… Dommage pour la justice ».

Puis Jacques retourna, avec lassitude, reprendre son service.

Restée seule, je restai au café à réfléchir, jusqu’à ce que je comprenne fort bien ce qui tracassait Jacques. Et ce qui le tracassait me remplissait, moi, d’une rage froide.

Au lieu de retourner à l’appartement, je pris le chemin du “ clos des houblonniers ». Muriel parût un instant satisfaite de me voir “ Tiens, Claudie, tu vas mieux ? ” mais elle arbora une expression étonnée en m’entendant la tutoyer, ce qui ne s’était pas produit depuis des années, avant que son expression ne devînt franchement glaciale, au fur et à mesure qu’elle m’écoutait.

“ Les choses se sont bien arrangées, pour toi, hein ? ” dis-je avec une fureur contenue “Cet idiot de Drouère est venu te fournir l’occasion de te délivrer de ton mari sans en endosser la responsabilité ! tu as entendu la dispute en rentrant du club vendredi soir, tu t’es rendue compte tout de suite que Drouère était ivre, tu es restée sans faire de bruit,  histoire de voir ce qui allait se produire et quand il a tourné les talons en laissant de La Bretèche inconscient sur le bord de la piscine, tu as saisi l’occasion d’empocher l’héritage sans risque : c’est toi qui as trainé ton mari pour le jeter à l’eau !

Elle aurait pu me flanquer dehors illico. Cependant, elle daigna répondre, sur le ton du suprême mépris, il est vrai :

“ Voilà une théorie judicieuse et qui, soit dit entre nous, présente l’avantage d’être juste. Mais, en l’absence de preuves, je crains qu’on ne puisse en faire état « .

Sarcastique et exact : les habiles avocats de la riche Muriel auraient beau Jeu de démontrer que le médecin-légiste ne pouvait déterminer la mort de son mari à une demi-heure près… alors qui pourrait prouver que c’était Muriel, à 11H45 et non Drouère à 11H30 qui avait noyé le patron ? Avec Jean-Luc amnésique et totalement indifférent à son sort… non, la justice n’était pas de ce monde et la partie perdue d’avance.

“Je ne te reconduis pas, tu connais le chemin ?’’ conclut ironiquement Muriel.

“ Madame  » et moi n’avions plus rien à nous dire. Je quittai “ le clos des houblonniers » pour ne plus y remettre les pieds et, avant de rentrer chez moi, fis un petit tour par l’ANPE. Car je n’avais nullement l’intention de m’expatrier. Je comptais bien vivre et mourir (de vieillesse si possible) dans ma région, même si je devais désormais toucher le RMI !

Comme prévu, Muriel sortit de l’affaire blanchie, encaissa l’héritage, augmenté de l’assurance-vie en guise d’argent de poche, et partit faire la belle en Amérique. Le chien Bénef échoua à la fourrière. Drouère en prit pour quinze ans, mais mourût en prison l’année suivante. Avant son décès, son ex-épouse lui rendit visite pour vérifier qu’il avait bien établi son testament.

On n’entendit plus jamais parler de Petit, occupé à exhiber sa belle gueule et ses beaux écus quelque part à l’étranger. Sa femme devint dépressive chronique et s’habitua à hanter les maisons de repos de France et de Navarre.

La Société “ de La Bretèche et Cie ’’ fut vendue. Le nouveau propriétaire garda les employés, sauf Clémentine, trop proche de l’ancienne équipe dirigeante. Car quand les coupables font bombance, Il faut bien que les innocents trinquent !

 

 

Author: Maria Briffaut

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