Suzie

par | Oct 20, 2021 | littérature | 0 commentaires

EN CADEAU :

pages supprimées avant édition de « Elle l’a bien cherché »

Lorsque j’ai terminé l’écriture de « Elle l’a bien cherché » en décembre 2020, le livre comptait environ 250 pages. Il n’en fait plus qu’une centaine, après édition… Pourquoi ?

Je m’étais lancée dans la rédaction de souvenirs sur mon amie d’enfance que j’ai appelée « Suzie ». Je narrais des souvenirs d’enfance, nos premières années de jeunes adultes. Et surtout, je parlais de sa maladie et de sa mort.

Par souci d’hétérogénéité, j’ai supprimé toutes ces pages, ne gardant que ce qui concernait la séquestration et le face-à-face avec Roger, mon geôlier.

Cependant, je pense que ces pages sur mon amie peuvent intéresser certains d’entre vous.

C’est pourquoi je vous en livrerai certaines. Vous me direz si elles éveillent votre curiosité et si vous désirez en savoir plus.

Commençons par une présentation de Suzie et moi, adolescentes :

Je n’ai pas été une adolescente gracieuse et en ai longtemps été complexée. Au contraire de certaines de mes amies d’enfance et, en particulier de Suzie, ma meilleure copine qui a très tôt tourné les têtes. Dès ses treize ans, Suzie en paraissait seize ou dix-sept. Je me souviens d’une photo, prise à la plage,  l’été de sa quatorzième année. Les regards des vacanciers allongés sur leurs serviettes de bain se tournaient vers cette grande jeune fille, très jolie, en maillot de bain deux pièces et que l’on devait croire d’âge à passer le baccalauréat. Je l’enviais. Je me jugeais potelée à l’époque de la mode des filles minces en minijupes. Au même moment, s’étalaient dans des revues féminines des photos du mannequin anglais Twiggy. Cette jeune personne pesait à peine quarante-cinq kilos pour  un mètre soixante-dix. Les magazines prétendaient qu’elle ne mangeait qu’un yaourt et une pomme par jour. Suzie béait d’admiration devant l’allure androgyne de Twiggy.

Je vais suivre le même régime qu’elle, décida-t-elle un jour. J’étais sceptique. Impossible de se contenter de si peu de nourriture, je n’avais même pas le courage de tenter l’essai. Suzie commença à picorer comme un moineau. Si elle ne parvenait pas à se borner à un fruit et un laitage par jour, elle résistait tout de même courageusement aux appels de son estomac frustré. Certains jours, elle était pâle. Parfois, la nuit, rongée par la faim, elle craquait, se levait dans l’obscurité, descendait piller le réfrigérateur. Cependant, elle est parvenue à afficher au bout de quelques semaines une silhouette toute mince. Pour imiter Twiggy, des jeunes filles allaient s’affamer et quelques-unes n’y survivraient pas. Des voix s’élevèrent pour condamner la notoriété du top-modèle.

Bien que l’héroïne ne soit pas Suzie mais une copine d’enfance, Lucette, je ne résiste pas au plaisir de vous narrer l’anecdote du « Ver solidaire »…

Un jour où je sors de la ferme, le bidon de lait à la main, Lucette se précipite vers moi, toute joyeuse, et, dans son enthousiasme, manque me bousculer. Je tiens avec prudence le récipient à bout de bras, hors de sa portée. Elle me le désigne d’un geste. 

─ C’est pour le ver solidaire, le lait ?

─ Quoi ? quel ver ?

Ses yeux brillants de fierté, Lucette annonce que son frère l’a,  le ver solidaire.

─ C’est quoi, le ver solidaire ?

Je n’en ai jamais entendu parler.

─ Un grand ver qui vit dans le ventre ! Mais un très grand, grand comme un serpent, un grand serpent, un pitou ! En tout cas, il l’a, le ver !

Cela me paraît invraisemblable, le  pitou n’aurait pas la place pour vivre et bouger et puis je se méfie des inventions de Lucette. 

─ Tu racontes des histoires, ça n’existe pas ce truc-là !

─ Si, le docteur l’a dit, il a un ver comme ça dans son ventre, mon frère. Mais le docteur va le faire sortir.

Une main sur la hanche, je me penche :

─ Et comment ? Comment il va sortir, le ver ?

─ Facile. Ma mère va mettre un bol avec du lait sur la table, mon frère y va se mettre au-dessus, y va ouvrir la bouche, le ver solidaire va sentir le lait.

J’ai un haut le cœur. Lucette  marque un temps d’arrêt et savoure ma grimace. 

─ Et alors, il va remonter du ventre de mon frère dans sa gorge, sortir la tête par sa bouche pour boire le lait. Et alors, le docteur va le prendre avec une pince, et tirer. Et voilà ! c’est simple.

Je me sens mal, la tête que je fais récompense Lucette. Je regarde, écoeurée, le bidon de lait, la bile me remonte dans la gorge.  Pourvu que je n’attrape jamais le « ver solidaire.»

’ai déjà connu de mémorables dégoûts dans  la cuisine de la ferme où je patiente parfois pendant que la fermière va chercher le lait ou les œufs que ma mère m’a demandé de rapporter. Il m’est arrivé, en levant les yeux, de fixer au plafond des rubans de papier tue-mouche qui pendent, couverts d’amas noirs et gluants ou, pire, de voir sur la toile cirée de la cuisine  se trainer de grosses mouches bleues avec, aux extrémités de répugnants asticots blancs qui se tortillent. Le récit de la sortie du ver solidaire, s’il me répugne, ne m’étonne pas vraiment.

Si ces quelques éclats arrachés aux pages supprimées de « Elle l’a bien cherché » vous intéressent, je vous en livrerai d’autres. A bientôt.

Author: Maria Briffaut

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